Buchalet

« Ascension de la Chine, l’envers du décor »

par Jean-Luc Buchalet du Cercle des analystes indépendants
Boursorama le 16/10/2013
Jean-Luc Buchalet, associé chez PrimeView et PDG de Pythagore
Les lourdes incertitudes économiques, politiques et sociales qui planent aujourd’hui sur la Chine ont bien du mal à être levées par les autorités chinoises. Le ralentissement de plus en plus marqué au cours des derniers trimestres (avec une croissance de +7.5% prévue pour cette année, soit la progression la plus faible depuis 1990) exacerbe les craintes et confirme le besoin urgent de réformes du pays. Si le récent volontarisme des autorités semble aller dans ce sens, deux questions restent entières : le gouvernement souhaite-t-il véritablement réformer le système et si oui, dispose-t-il encore des moyens pour y arriver ?

Etat des lieux : une fragilité chronique
La Chine souffre d’avoir opté pour un moteur de croissance qui s’essouffle désormais à grande vitesse. Des plans de relance gargantuesques et surtout l’explosion de l’endettement des agents privés comme publics (la dette totale est passée de 140% du PIB en 2007 à environ 230% en 2012) ont pour un temps masqué la réalité économique du pays, qui voit entre autres sa productivité chuter et son coût unitaire du travail s’envoler. De plus, la rentabilité des nouveaux projets est devenue clairement insuffisante pour justifier leur réalisation : il faut toujours plus de crédit pour obtenir la même croissance.
Les autorités ne semblent pas prêtes à suivre le chemin des réformes
Pour sortir de l’impasse du surinvestissement et des surcapacités de production, le pouvoir est lucide sur les mesures à prendre : d’une part fermer le robinet du crédit afin de stopper l’investissement dans des projets insuffisamment rentables ; d’autre part laisser faire faillite bon nombre d’entreprises aux taux de marge trop faibles, afin de faire repartir l’économie sur des bases plus saines.
Malheureusement, le gouvernement ne semble pas prêt à assumer l’inévitable accident de croissance que provoquerait la prise de telles décisions, car cela engendrerait indéniablement de graves troubles sociaux susceptibles de remettre en question la légitimité du Parti Communiste. Au contraire, face aux difficultés actuelles, les autorités, inquiètes de perdre la main sur le système, ont pris des mesures visant à reprendre le contrôle complet du pays. En voici quelques indices :
1. Etouffer la controverse
Sur la blogosphère, antichambre des frustrations de la population chinoise, les mouvements de contestation se sont miraculeusement amenuisés ces derniers mois. Ce silence résulte en grande partie de l’activisme préventif du pouvoir, consistant à neutraliser très en amont les fauteurs de troubles dans le pays : une campagne anti rumeurs a été lancée ces dernières semaines contre les opposants de tout ordre, ces derniers faisant l’objet de recadrages par la police politique.
2. Communiquer sur la lutte contre la corruption des élites
Parallèlement, le nouveau pouvoir a compris qu’un combat hyper médiatisé contre la corruption, en joignant cette fois-ci les actes à la parole, est efficace pour contenter une population de plus en plus frustrée et qui demande des comptes. On peut toutefois s’interroger sur les véritables raisons de ce soudain tour de vis : le gouvernement n’utilise-t-il pas cette lutte comme un instrument pour éliminer les clans adverses au sein du Parti et pour assoir pleinement son pouvoir, dans la bonne tradition maoïste de la lutte des clans ?
3. Mettre sous pression les rivaux issus du privé
Ces derniers mois, le signal donné par Pékin aux entreprises étrangères et à leurs consultants est sans ambiguïté. Les nombreuses et récentes enquêtes à l’encontre de sociétés occidentales qui détiennent des positions dominantes sur le marché intérieur chinois, sont symptomatiques. Les autorités ont décidé de faire le ménage parmi les groupes étrangers pour faire baisser leur prix et libérer de la place à leurs concurrents chinois étatiques.
Autre indice du conservatisme persistant du régime actuel et de sa résistance au changement, un document approuvé par le nouveau président Xi Jinping, récemment diffusé par le New York Times, illustre le rejet par la classe dirigeante chinoise des grandes valeurs « occidentales » : démocratie constitutionnelle, promotion des droits de l’homme, indépendance des médias, etc. Il faut lire dans ces indices non l’aveuglement des autorités, mais plutôt l’utilisation d’un stratagème bien connu : trouver des boucs émissaires à l’extérieur pour expliquer des problèmes internes.
La Chine remet en question les équilibres géopolitiques
La difficulté reste toutefois entière pour accéder à la réalité de la situation à l’intérieur du pays, tant la capacité des gouvernants à maintenir une opacité est grande et institutionnalisée. Mais ne nous y trompons pas : ils sont mieux informés que nous sur la fragilité de leur système et la réaction des autorités (rigidité, censure, répression) est une forme de lucidité sur la dangerosité de la voie sur laquelle le pays s’est engagée. Seule la muraille de Chine de la non convertibilité de leur monnaie les protègera contre une véritable rupture de croissance.
Jean-Luc Buchalet
Le Cercle des analystes indépendants est une association constituée entre une douzaine de bureaux indépendants à l’initiative de Valquant, la société d’analyse financière présidée par Eric Galiègue, pour promouvoir l’analyse indépendante.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmailby feather